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La pédagogie Freinet et les pédagogies actives


Second débat

Les deux interventions suivantes font référence au texte distribué par le G.B.E.N.

Nathalie Geubel - Tous capables… Toute personne, tous les enfants ont des capacités, peu importe quelles sont ces capacités, à nous de les aider à exploiter, à les trouver même peut-être. C'est très important de partir avec un côté positif : les gosses, ils sont capables, peu importe de quoi ils sont capables, on va les aider, on va trouver, on va construire avec eux. Moi aussi, je suis capable, celui qui est en face de moi est capable de faire des choses, de penser, de fonctionner, d'avancer. C'est un monde dans lequel je me retrouve : l'estime de soi, c'est très important. On vit dans une société où on a beaucoup de mal avec l'estime de soi. Cela doit commencer dès qu'ils sont tout petits.

Michel Briquet - D'habitude, quand on me demande quel type d'instituteur je suis, je réponds : " Moi, je suis instit Freinet ", je ne dis pas : " Je suis un... Gébéeniste ", c'est moins connu et on ne saurait pas de quoi je parle mais je pourrais très bien dire, moi, je signe ce document. Je pense que dans ma manière de pratiquer la pédagogie Freinet, je suis très attentif à diverses choses : transformer la société, éradiquer la compétition, ne pas donner de points et de bulletins, le conseil, la place de la pédagogie institutionnelle, le droit à l'erreur, le tâtonnement, c'est très propre à Freinet, tout ce qui se passe autour du chef-d'œuvre aussi. Donc, je peux signer ce texte. Je dirais que là où on pourrait voir des différences, c'est cette question de fichiers mais je crois qu'on peut les utiliser en étant attentif à ce qui a été dit précédemment mais la question la plus importante c'est le " comment on apprend ", quels types de situations pédagogiques provoquent l'apprentissage : le vécu des méthodes naturelles Freinet est tout aussi primordial et nécessaire.

Les interventions suivantes ont eu lieu après les interventions des témoins privilégiés :

Louise Gotovitch - Dans votre intervention sur " L'école de mes rêves ", votre école idéale, c'est celle qui correspond au Décret-Missions, qui est celui de Laurette Onkelinx, qui n'est quand même pas n'importe qui et qui n'applique pas n'importe quelle politique, celle qui a supprimé trois mille emplois d'enseignants. Donc, c'est votre modèle. Votre école idéale s'inscrit dans le décret-missions.

Francis Tilman (modérateur) - Je reformulerais la question. Il y a un pouvoir politique caractérisé qui a produit un Décret-Missions, il semblerait que certains des enseignants des mouvements représentés ici ne soient pas d'accord avec la politique de ce ministre or dans la réflexion qui a été faite, vous imaginez, à partir des références qui sont en partie les vôtres, une école idéale qui est en fait la traduction concrète du décret-missions. Est-ce qu'il n'y a pas là une petite contradiction quelque part ?

Danièle Massoz - L'école de mes rêves n'est pas utopiste. J'aime bien d'avoir des utopies réalistes. J'ai besoin d'être ancrée dans la réalité. Je pense qu'on pourrait trouver ce type d'école de mes rêves à l'heure actuelle. Pourquoi suis-je partie du Décret-Missions ? Je savais que cela allait sans doute faire réagir certains. Le fait d'utiliser le décret-missions, pour moi, c'est de la subversion, en fait. J'utilise et je fais de la lecture sélective de tous les documents que les enseignants reçoivent. Je fais de la lecture sélective et subversive des matières et programmes de 1985, etc. Et par ce biais, je peux justifier des tas de choses au niveau de l'institution - si tant que ce soit nécessaire de justifier -. C'est une utilisation pour faire en sorte qu'un des arguments en contradiction ne soit pas " Mais non, ce n'est pas possible ! " et l'inspection, et l'échevin et toute la hiérarchie. Ainsi, j'ai tous les arguments pour pratiquer une pédagogie active, avec une philosophie qui est égalitariste, tous capables, etc. C'est pour cela que je suis partie du décret-missions.

Charles Pepinster - Il m'a fallu longtemps pour comprendre qu'une école communale pouvait être d'avant-garde. Quand on lit les textes de manière émancipatrice, il n'y a rien qui s'oppose, par exemple, à faire vivre des journées qui ne sont pas scandés par des heures de 50 minutes, rien ne dit dans les textes qu'il faut faire des examens, même pas le décret de 1999 qui dit qu'il faut des épreuves. Donc, il existe des secteurs étonnamment étendus d'émancipation, de liberté à prendre mais les prisons mentales des gens sont telles que quand on leur dit " mais dans le texte, rien ne vous y oblige ", ils s'obligent eux-mêmes parce qu'ils sont habitués à ingérer les interdits alors ils ont des règlements internes, des règlements de proximité qui les confortent dans leur idée : " Ah ! enfin, je suis obligé de ne pas prendre ma liberté ".

Alain Desmarets - Est-ce qu'une école révolutionnaire ne serait pas une école qui permettrait aux 10 % délaissés de la population d'apprendre réellement. On en peut pas faire l'impasse sur le fait, comme le dit très bien Danièle, qu'il y a des gens de milieux populaires qui n'ont pas accès au savoir. N'y a-t-il pas un travail de réflexion à faire par rapport au savoir, par rapport à l'école, à l'autorité qui fait que le vécu de certains enfants n'est pas le même que certains autres, que les images mentales véhiculées par les parents, par la société, par le capitalisme ambiant ne génèrent pas des rapports au savoir dont les enfants se sentent exclus. Est-ce qu'une véritable école révolutionnaire, progressiste, n'est pas une école où tout le monde apprend.

Francis Tilman - Est-ce que traduis bien ta pensée en disant : " Un certain nombre de choses qui ont été dites ici c'est que la pédagogie doit absolument se construire sur les apports, les besoins des enfants, or ce vécu, cette expérience sociale n'est pas la même dans une société inégalitaire. Est-ce qu'on peut imaginer une pédagogie qui n'entraine pas une inégalité dans les apprentissages ? "



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Marcelle Clarinval - Je pense qu'on ne va jamais arriver à une égalité totale mais je pense que l'on peut tirer tout le monde vers le haut. Partir d'où on est, c'est déjà une manière de demander aux enfants ce qu'ils n'ont pas. Partir de Sylvie Vartan plutôt que de Brassens, c'est trouver dans Sylvie Vartan l'ancrage qu'il faut pour faire de la grammaire ou autre chose et peut-être arriver alors à Brassens ou à Brel. Donner des pistes à partir de quelque chose qui est considéré comme culturellement moins favorisé, pour monter mais c'est déjà d'emblée dire qu'il y a un haut et un bas et cela ça me dérange, je crois qu'il faut tirer tout le monde à se dépasser. Il n'est pas évident que Brassens c'est mieux que Sylvie Vartan, il y a des choses dans Sylvie Vartan mais quand je dis que si les enfants africains apportent les petits serpents qu'ils ont trouvés devant leur maison et que les petits enfants ucclois vont apporter des bulbes de jonquilles, je ne crois pas qu'il y ait là un mieux quelque part, c'est toujours partir de ce qu'est l'enfant et si je me place à Bruxelles, je pense que c'est plus facile d'être à côté du Bois de la Cambre ou d'avoir une école avec un énorme jardin autour, c'est vrai que c'est plus facile, que cela fait plus privilégié, mais mon rêve - j'ai failli le réaliser il y a quinze ans -, c'était de créer une école Decroly dans le centre de Bruxelles parce que je suis sure que c'est possible, il suffit de partir de ce que les enfants sont et apportent. Alors, on ne construit pas une meilleure égalité, ce n'est pas plus égal,…

Francis Tilman - Mais ce serait plus inégal de ne pas le faire…

Marcelle Clarinval - Dans un colloque international sur l'éducation, dont le thème était " Rien n'est( plus inégal qu'un enseignement égal pour des enfants inégaux ", on rappelait qu'il ne faut pas vouloir donner la même chose à tout le monde mais qu'il ne faut pas non plus laisser chacun dans son marasme à lui.

Denise Engels - Dans les Zones d'éducation prioritaires de Bruxelles et dans les classes où les enseignants ont la chance d'avoir l'intervention d'artistes (chorégraphes, cinéastes, plasticiens, écrivains) pour eux c'est un plus et ces enfants marchent très bien.

Charles Pepinster - Il n'y a pas pire injustice de traiter également des enfants inégaux, cela peut être considéré comme une réalité qui éclaire les pratiques pédagogiques ou cela peut être considéré comme un sophisme, c'est-à-dire comme un double langage véhiculé par l'extrême droite. Si on se dit que les enfants sont immensément capables et que la théorie des dons est une invention du capitalisme, alors on ne peut pas croire que les enfants soient tellement inégaux à telle enseigne que le pire des cancres de nos classes (peut être pas de la classe d'enseignement spécial dont Madame a parlé et encore...) si un de ces enfants-là, un des plus résistants à l'apprentissage, allait un an en Chine, dans la vie complètement chinoise, avec des gens affectueux, eh bien un an après, il parle le chinois.

Yvette Brike - Ce n'est pas vrai, car j'ai un élève depuis deux ans et il ne parle toujours pas le français. C'est un fameux leurre que de dire que tous les gosses ont les mêmes capacités. Il ne faut pas commencer à faire de l'angélisme.

Charles Pepinster - On ne peut pas faire de généralité avec un cas. Dans l'immense majorité des cas, dans 99 % , cela marche. J'ai fondé moi-même un établissement pour enfants en difficulté, un I.M.P., je sais un peu de quoi je parle. Je sais qu'il y a des dégâts périnataux, une cyanose, par exemple, cela fait des dégâts irréversibles, des enfants mutiques, qui le seront toujours et qui ne comprendront jamais rien. Nous ne parlons pas de ceux-là. Ceux qui peuplent nos classes, ce sont des enfants que l'on déclasse. Regardez les statistiques des réussites et des échecs. Dans les échecs, c'est massivement presque 100 % des enfants qui ont bon pied bon œil, qui ont cent milliards de cellules qui ne sont pas exploitées parce que l'école est ségrégationniste par rapport aux valeurs qu'elle véhicule, alors quand on a un slogan épouvantable comme " Il faut traiter inégalement… ", on refait une courbe de Gauss et comme disait Philippe Meirieu, " le patron de l'éducation, ce n'est pas le ministre, c'est Gauss ", parce que les profs sont des coupeurs de queues, on coupe les extrêmes et on fait de la ségrégation…

Chantal Fontaine - Pourquoi en 1960 Summerhill aurait-il été idéal et plus maintenant ?

Danièle Massoz - À l'époque de Summerhill, c'était un bouleversement des valeurs en éducation suite à mai 68. Il y avait une mouvance, une alternative à ce qu'on avait vécu. Trente ans plus tard, on constate un mouvement de balancier. Après la période disons autoritaire que nous avions vécue, vint la période plutôt laxiste. Il semble maintenant que nous sommes en mesure de trouver un équilibre. C'est pour cela que l'expérience de Summerhill ne s'inscrit plus dans la réalité d'aujourd'hui.

Francis Tilman - Si j'ai bon souvenir, Summerhill était très libertaire en ce qui concerne l'organisation de la vie à l'école, mais était traditionnelle en ce qui concerne l'accès au savoir. Mais il a eu une fonction symbolique importante en affirmant le droit de l'enfant d'avoir prise sur sa vie.

Chantal Fontaine - J'ai des difficultés à imaginer une école où il n'y aurait plus de besoins. Quand tu présentes cette école idéale, c'est parce que tous les besoins sont résolus. Je me pose dons la question : " Comment l'enfant apprend-il sans ces besoins ? ". Je m'imagine mal vivre dans une telle école où tout serait idéal. J'ai besoin d'avoir des difficultés de vie. Je me rends compte difficilement de la place de la vie dans ce type d'école. Comment approcher la vie dans ce type d'école où tout est beau, idéal ?

Francis Tilman - Si c'est une école idéale, il n'y a plus de problèmes. S'il n'y a plus de problèmes, peut-on apprendre ? Je caricature un peu.

Charles Pepinster - Est-ce qu'une école révolutionnaire peut être payante ?

Chantal Meuleman - Le " Tous capables " et le " rendre les apprentissages plus savoureux " du G.B.E.N. a un côté un peu séducteur et donc trompeur. Et je constate qu'ayant quitté l'école normale depuis quelques années, je n'ai jamais entendu parler d'auto-socio-construction et aujourd'hui, j'en ai pris pour dix ans, je crois…

Dominique Stordeur - (texte transmis par courriel après le débat) :
État d'âme d'une instit Freinet... Il est vrai, qu'à entendre décrire cette magnifique école idéale, chacun aurait envie d'en trouver une, pas très loin de chez lui... Mais c'est vrai aussi que dans chaque courant pédagogique, il y a du bon... et du moins bon... Et c'est grâce au moins bon que nous construisons, que nous évoluons, que nous vivons, car nous pensons (cela me fait penser à quelqu'un...). Mais avant de mêler tous ces courants ensemble, en ne prenant que "le meilleur", ne sommes-nous pas en train de faire de ces courants de magnifiques recettes de cuisine où on ne prendrait que ce qui nous intéresse et que dès lors nous passerions outre aux valeurs véhiculées par tous ces grands pédagogues ?
De plus, je suis perplexe devant ce mélange savant, qui serait la clé de tous ces mystères pédagogiques, quand on y mélange l'École Steiner...
Loin de moi d'être intolérante, mais une question se pose : qu'est-ce qui nous réunit ?
Dans chacune des interventions, quelle que soit la pédagogie pratiquée, j'ai senti que chacun réfléchissait à la forme, à la manière d'y parvenir mais ne remettait pas en cause les fondements qui relient tous ces courants où dans chacune des écoles, nous permettons à chaque enfant de devenir un adulte autonome, responsable, citoyen de demain, maitre d'œuvre de sa formation d'élève... Je pense que si un des courants pédagogiques changeait ces fondements, je n'aimerais pas y être associée. Je pense également que l'École Steiner (je fais référence ici à celle que je connais) est à l'opposé de tous ces fondements. C'est un endroit où l'enfant n'a rien à dire, où l'adulte décide pour lui, où "on" fait des élèves bien obéissants qui ont du mal à s'insérer dans notre société d'aujourd'hui, à qui "on" interdit, qu'"on" façonne , où "on" ignore tous les conflits, et où "on" leurre les gens avec un emballage cadeau hyper attirant : des matières nobles, un cadre magnifique, des classes hors du commun,... Mais qu'y a-t-il à l'intérieur de ce cadeau ? Avez-vous déjà rencontré des enfants qui avaient fait leur scolarité chez Steiner ? Est-ce cela que nous défendons dans nos pédagogies ? Des enfants qui ne savent pas décider pour et par eux-mêmes, des enfants complètement dépendants de la pensée de l'adulte, des enfants qui ne disent pas ce qu'ils pensent ?
Non, moi, je pense et je dis non... mais cela n'engage que moi...



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